L'homme des villes n'a pas l'habitude des routes, il les connaît peu ; il les emprunte, quand on l'y oblige. S'il lui arrive, par accident, de s'y trouver, il se sent mal, isolé, perdu, vulnérable, comme exposé à de nombreux dangers. Non, il n'est pas fait pour vivre sur les grands chemins. D'ailleurs, personne ne vit sur les routes. On n'y rencontre que des nomades, des trimardeurs, des gendarmes et quelques cantonniers maussades.
Une fois sorti d'un monde à sa dimension, l'homme découvre qu'il est petit, inutile, un peu ridicule même. Un arbre a plus d'importance que lui. Il se pose alors des questions : Qu'est-ce-qu'il est ? D'où vient-il ? Où s'en va-t-il ? La nature est trop vaste pour sa personne ; il vague là-dedans comme dans un costume qui ne serait pas à sa taille. Sur la route, il n'est qu'un étranger.
Tandis qu'à la ville, il se croit chez lui, en sûreté. Ses routes sont des rues aux noms familiers. Il ne croise que des gens qui lui ressemblent. La solitude est plus supportable parmi d'autres solitudes. Des trottoirs, des passages cloutés, des signaux multicolores aux carrefours dangereux, des agents à bâtons blancs, des avertisseurs de toute sorte... On le protège. Il a une existence organisée, toute mâchée. Il lui est facile de se cacher dans la foule, de se rendre presque invisible. Il se laisse enfermer dans des usines, des bureaux ; il s'enferme lui-même dans son petit logement ; il ne veut rien voir. Ni les crépuscules du matin et du soir, ni le soleil, ni l'horizon. La terre tourne sans lui.
Il ne manque plus qu'un immense couvercle là-dessus, comme sur une marmite dans quoi l'on cuirait à petit feu. C'est, peut-être, la cité future - Henri Calet (in Poussières de la route)
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