Mais on est dans un drôle de pays où être productif et créatif est vu comme une maladie mentale. On me traite de stakhanoviste, comme si j'étais détraqué. Les détraqués sont ceux qui sortent 12 chansons tous les quatre ans. Proust a écrit "un amour de Swann" en quatre mois. Toi, il te faut pas trois mois pour écrire un papier ? Un menuisier ne prend pas deux mois pour faire une chaise !
Les Beatles c'était un album tous les 8 mois. Dylan, c'était minimum un disque par an, avec une tournée mondiale derrière. Tu ne peux pas imaginer des gars qui écrivent des chansons en 64 et les sortent en 67 ! De 64 à 67 la musique n'a plus rien à voir ! Le problème, aujourd'hui, c'est le business. La maison de disques te fait attendre parce qu'elle a 150 signatures, qu'il y a un planning de sortie et qu'il faut réserver sa place un an à l'avance. Une maison de disques devrait bosser sur dix artistes alors qu'aujourd'hui, elles travaillent sur 150 en se disant que sur le lot, il y en a bien un qui va passer.
Le public a tellement de produits qu'il faut à chaque fois attendre quatre ans pour proposer quelque chose d'inédit, de neuf. C'est : "le retour de machin, trois ans après, qu'est-ce que vous avez fait ?". "J'ai passé deux ans aux Seychelles, je me suis ressourcé au Tibet, je suis allé à New York". "Ah oui, ça se sent bien dans votre disque...".
La musique n'est plus une affaire d'artistes. Forcément, moi je suis complètement anachronique avec ma cadence. Et le pire c'est que le public est du côté des dirigeants. Ils disent : "il y en a trop !" comme si Cabrel et Souchon, c'était le rythme normal pour faire des disques. C'est contre ça que je gueule tout le temps. C'est sûrement en prenant conseil chez Nestlé ou Danone que je pourrais comprendre comment a viré le business. - Jean Louis Murat
Je suis rentré de la Route du Rock déprimé. Tous ces groupes avec leurs coupes Jacques Dessange qui singent la déglingue... Neil Young disait : "look, identification, pose". C'est exactement ça. La musique est devenue secondaire. Tout le côté sanguinolent du rock a disparu. Ça ressemble à ces films gore où on fait du sang avec de la grenadine, et le foutre avec du lait Nestlé. Le seul endroit vraiment fun à Saint-Malo, c'était au milieu de la chair saoûle, au fond vers les bars car là, il y avait des bagarres, il y avait de la vie. Je me sentais bien au milieu des pochtrons fracassés parce que dès que j'avançais au milieu du public Télérama et que je les voyais se pâmer devant Air, ce n'était plus la vie ! La révolte, le rock'n'roll étaient au bar, avec ceux qui tournaient le dos à la scène. C'est curieux : la vie était à la buvette, pas dans les 50 premiers rangs.- Jean Louis Murat

