Ce matin je me suis rappelé le jeune homme avec son livre, lisant à une table près de la fenêtre hier soir. Lisant au milieu du remue-ménage des plats et des voix. De temps à autre il levait les yeux et passait le doigt sur ses lèvres, comme s'il réfléchissait, ou faisait le calme parmi ses pensées, le remue-ménage de ses pensées. Puis il inclinait la tête et se replongeait dans sa lecture. Cette image tourne dans ma tête ce matin avec le souvenir de la fille qui était entrée dans le restaurant en secouant les cheveux il y a de ça bien longtemps. Elle s'était assise en face de moi sans enlever son manteau. Je posai le livre que j'étais en train de lire et elle avait commencé à me dire qu'il n'y avait pas la moindre foutue chance pour que ce truc puisse voler. Elle en était sûre. J'ai eu du mal. Mais je me suis fait à cette idée. Et ce matin, ma chérie, tu me demandes quoi de neuf dans le monde. Mais j'ai perdu ma concentration. A la table voisine de la nôtre, un type rit de bon coeur et secoue la tête à ce qu'un autre type lui raconte. Qu'est-ce que le jeune homme lisait ? Où cette fille est-elle allée ? J'ai perdu ma place. Dis-moi ce que c'était que tu voulais savoir - Raymond Carver (Là où les eaux se mêlent)
Nés comme ça, dans ça, tandis que les visages blafards sourient, tandis que la mort rit, tandis que les paysages politiques s'évanouissent. On est nés comme ça, dans ça, dans des hôpitaux tellement chers que c'est plus économique de mourir, les avocats facturent tellement que c'est plus économique de plaider coupable, un pays où les prisons sont pleines et les asiles de fous sont fermés, un endroit où les masses élèvent des imbéciles au rang de riches héros. Nés dans ça, marchant et vivant à travers ça, mourant à cause de ça. Castrés, débauchés, déshérités à cause de ça. Les doigts se tendent vers un Dieu impassible. Les doigts se tendent vers la bouteille; le cachet, la poudre. Nés de ça, le soleil caché là-bas, dans l'attente du chapitre suivant... Charles Bukowski

